Impatience et frustration

Nous qui entrons dans l’ère de l’immédiat, du temps réel, n’est-il pas temps de prendre un peu de recul ?

La course est ouverte à qui livrera dans l’heure, à ceux qui vous promettent le service immédiat pour votre réparation, la mise à la vue de vos lunettes dans l’instant, la fabrication de votre désir dans la seconde, mais toute cette immédiateté ne pousse-t-elle pas à une sorte de consommation irréfléchie?

C’est vrai, il était foncièrement énervant de devoir attendre des jours ou des semaines pour obtenir notre achat ou le service espéré, cependant la réception était la bienvenue et un certain plaisir accompagnait la venue du bien à notre porte.

L’utilisation de la communication constante et en temps réel a peut-être un peu faussé le temps naturel qu’il faut pour donner une valeur à l’attente. Nous oscillons tous dans nos comportements entre le désir et la frustration, mais si nous retirons cette dernière, il ne reste que le plaisir, est-il indissociable de la frustration?

En effet, pourquoi lors des lancements des nouveaux appareils de téléphonie, leur annonce précède-t-elle leur mise en magasin?

Peut-être pour créer de l’attente?

La file d’attente commençant en pleine nuit pour s’assurer d’obtenir ce nouveau Graal n’est-elle pas la démonstration du plaisir de l’attente?

Cela est vrai dans toutes sortes d’interactions.

Qui n’a pas reçu une relance pour obtenir une réponse à un mail datant de 10 minutes?

Se met-on à préférer une mauvaise réponse immédiate à une bonne réponse quelques heures plus tard? Il ne s’agit pas ici de paraphraser Kundera dans son « éloge de la lenteur » mais plutôt de s’interroger sur l’utilité réelle de l’immédiat. Tous les immédiats ne sont pas à mettre dans le même sac, ceux qui sauvent des vies sont à performer toujours, ceux qui protègent des personnes ou des biens aussi, mais qu’en est-il des autres? Si comme le disait Clémenceau « le meilleur moment de l’amour c’est quand on monte l’escalier », comment appréhender les « quickies » devenant normatifs?

Que dire des plaisirs liés au «Binge Drinking » appelant aux effets de l’alcool sans attente ni plaisir, alors que Pierre Arditi nous dit que « quand l’on boit du vin, on goûte le monde ».

Ces digressions me ramènent à une partie de mon métier : la négociation.

Nous sommes régulièrement appelés pour mener une négociation et force est de constater que nos mandants ont du mal à comprendre qu’il faudra un peu de temps pour que chaque partie puisse réfléchir et co-construire ce qui fera un bon accord.

​Cette « impatience » vient en partie du fait qu’il y ait une difficulté à admettre que la solution qu’on nous demande de porter ne soit pas l’Unique. Mais avec le temps nous constatons que nos mandants, maintenant le sachent et voient s’améliorer les résultats dans la pérennité des accords conclus.

Henri Jean Tolone

Henri Jean Tolone

Fondateur